Le Gabs, 40 ans d'histoire...

La création du GABS en 1971 : volonté de décloisonner la culture et informer, au service d’une identité régionale

 

En Basse-Sambre, dans les années 1960, les activités culturelles se limitent aux petits théâtres ou cercles folkloriques locaux, plutôt désuets. De plus, la société est largement cloisonnée selon les appartenances idéologiques et politiques (pilarisation de la société belge). C’est dans ce contexte que le Groupe d’Animation de la Basse-Sambre est né, au départ d’initiatives individuelles qui deviennent collectives en dépassant les clivages de l’époque, en agissant en toute indépendance pour tenter de démocratiser les manifestations artistiques, de faciliter les rencontres et d’encourager l’expression de la culture populaire.

 

En investissant les espaces et lieux publics, le GABS va à la rencontre de la population là où elle se trouve en organisant des débats publics à la suite de  projection de films,  des expositions ou en organisant des spectacles. Pour faciliter la communication entre les habitants et susciter une prise de conscience collective, le groupe expérimente de nouveaux moyens techniques, comme l’audio-visuel qui facilite la diffusion et le débat.

 

Le GABS réalise lui-même un film d’une demi-heure en 16 mm intitulé sobrement « la Basse-Sambre » pour recueillir et diffuser les témoignages de la population sur une série de thématiques visant à affirmer une identité régionale permettant une prise de conscience collective pour mener des actions plus précises et plus intégrées.

 

L’idée est  de saisir et d’affirmer une identité régionale en permettant une prise de conscience collective pour, à moyen terme, mener des actions plus précises et mieux intégrées sur ces questions.

 

 

L’engagement démocratique par l’action communautaire (1969-1978)

 

Le GABS suscite la méfiance des notables et des administrations communales. En effet, par son esprit critique et sa volonté d’impliquer la population dans la vie culturelle et politique de la région, le GABS dérange. Mais le GABS garde son indépendance et parvient même à impulser des initiatives : dès 1970, le GABS participe à l’élaboration du foyer culturel (aujourd’hui le CRAC’S à Sambreville) en tâchant d’y promouvoir l’esprit novateur du secteur socio-culturel en émergence.

 

 

L’alternative qui fait la différence (1978-1983)

 

 La crise économique se fait de plus en plus ressentir et, avec elle, le besoin d’analyses critiques pour nourrir les luttes sociales. Le GABS accentue son discours et ses positions durant cette période. L’objectif prioritaire est de donner la parole « aux groupes de base », marginalisés tant dans leurs actions que dans la diffusion de leurs informations. En les aidant pour la publication de feuillets d’informations ou l’organisation de réunions et débats, le GABS soutient activement les initiatives militantes de la région, comme des comités lycéens, immigrés, féministes ou de solidarité internationale. L’équipe du GABS est aussi active aux côtés des travailleurs en grève. En avril 1978, le GABS sort un nouveau périodique baptisé « la différence » avec le slogan « le journal qui combat l’indifférence », un mensuel imprimé à 2.400 exemplaires dont 29 numéros seront publiés entre 1978 et 1982.

 

 

La solidarité de classe (1978-1983)

 

Partant des réalités de vie de la classe laborieuse, le GABS ne peut pas ignorer les discriminations que vivent les immigrés. C’est ainsi que le GABS soutiendra activement le Centre d’Animation des Italiens de la Basse-Sambre (CAIBS) qui deviendra par la suite le Centre d’Animation des Immigrés de la Basse-Sambre. De là naît le Comité Permanent des Immigrés (CPI) qui rassemble une quinzaine d’associations, dont le GABS, pour exercer des pressions et mener des actions en faveur des droits des immigrés.

 

Dès 1980, le droit de vote des immigrés au niveau communal est au centre des discussions avec la campagne « Objectif 82 ». Des fêtes avec des concerts, théâtres et débats s’organisent en vue de sensibiliser la population à la participation active des immigrés à l’économie belge et aux discriminations qui les frappent. En février 1982, un échevinat de l’immigration est créé à Sambreville et le CPI s’ouvre à d’autres communautés notamment turques et marocaines, jusque-là peu présentes.

 

 

 De nouvelles structures (1983-1993)

 

 En 1982, le GABS décide de se doter d’une infrastructure autonome au service des projets d’animation, de création culturelle et de développement communautaire en impliquant un large réseau de connaissances et de sympathisants. Ensemble, en mars 1983, ils montent une coopérative avec une soixantaine de cotisants pour racheter en 10 ans un bâtiment à rénover au n°8 de la rue Haute à Spy. Le GABS y déménage (il y est encore aujourd’hui avec une série d’activités).

 

L’année suivante, 6 travailleurs sont engagés grâce aux programmes de résorption du chômage. Avec les 2 permanents, ils restructurent le centre de documentation, ils aménagent un centre de rencontre au rez-de-chaussée. Les différentes salles de l’immeuble sont mises à la disposition du voisinage et des militants sociaux et culturels. Une programmation culturelle et artistique variée s’élabore. Ainsi, malgré un certain isolement dans une entité plus petite, un public varié participe aux activités des animateurs du « 8, rue Haute » à Spy.

 

La réforme des plans de résorption du chômage instituant les contrats PRIME contraint le GABS à licencier deux travailleurs. Entretemps en 1988, les restrictions budgétaires de la Communauté française privent le GABS de plus de 40% de ses subsides. Le centre de documentation limite alors sa production à une revue de presse et un agenda régional en développant un service de photocopies et d’impression.

 

Les associations comme le GABS entrent dans une crise structurelle. Tout en tenant à préserver leur autonomie, elles sont en recherche constante  de nouvelles pistes de financement, ce qui leur demande davantage d’énergie et limite leurs possibilités de développement de leurs activités.

 

 

Entre mémoire et création (1985-1996)

 

Dans le cadre du centre de documentation, le secteur de la mémoire collective se développe. La fermeture  du dernier charbonnage, le Roton, à Farciennes, incite le GABS à faire connaître les conditions de travail et l’influence sur les rapports sociaux et économiques d’un secteur  qui n’existe désormais plus dans la région. L’exposition « mémoires de mineurs » est présentée en 1985 accompagnée de 2 vidéos. L’une transmet le récit de vie de Léon Adam, ancien mineur de 89 ans devenu permanent syndical. L’autre, « Stéphanie à la mine », met en scène une enfant à la rencontre de mineurs qui lui expliquent leur métier. L’exposition et les vidéos rencontrent un grand succès et circulent pendant plusieurs années.

 

En 1986, dans la suite de sa réflexion culturelle, le GABS met aussi à l’honneur la production littéraire wallonne : des textes de 11 auteurs belges contemporains liés au thème du travail sont mis en scène dans une création théâtrale intitulée « Ecrits vains ».

 

Dès 1990, le GABS organise des stages et ateliers de théâtre autour de mises en scène originales dans l’objectif de mener avec les participants un travail d’expression collective. Chaque année, en mai, une nouvelle création est présentée au public.

 

Dans une région avec énormément de chômage, le GABS voulait que les habitants puissent retrouver une estime et une fierté de tout ce qu’ils avaient construit par le passé.

 

 

L’environnement pour les générations futures (1985-1998)

 

 Dans les années 1982, le GABS s’illustre aussi par ses préoccupations environnementales, comme en atteste son implication dans la mobilisation contre les projets d’incinérateurs de déchets. En 1988, les habitants constituent le Comité de Refus des Incinérateurs (CRI) contre les trois projets d’incinération de déchets domestiques et industriels dans la région. Avec l’aide active du GABS qui publie plusieurs dossiers sur le sujet et qui anime le travail de réflexion, le CRI mène une étude d’incidence et organise l’information à travers des expositions, vidéos et débats. Dans le même sens, le GABS tente une démarche de sensibilisation des travailleurs quant aux conséquences environnementales de l’activité de Solvay situé sur le territoire de la commune de Jemeppe-sur-Sambre.

 

Le développement industriel de la région implique aussi une évolution géographique. Certains quartiers voient leur population s’accroître sans que les infrastructures publiques ne s’y adaptent. Ainsi, la qualité du milieu de vie devient l’objet d’actions de développement communautaire. Des comités de quartier se mettent en place, le GABS participe à la médiatisation des actions de ces comités, à l’interpellation des mandataires communaux. Le GABS accompagne cette démarche en approfondissant la réflexion des habitants, en diffusant leurs informations et en leur apportant un soutien technique.

 

Dès 1996, en s’appuyant sur une aide communale dans le cadre des journées du patrimoine, le GABS cherche à valoriser l’histoire et l’environnement de la Basse-Sambre. Contrairement aux travaux précédents menés sur la mémoire collective et davantage axés sur le combat ouvrier et la parole du peuple, il s’agit désormais de présenter l’évolution d’un milieu de vie.

 

Trois années de suite, le GABS organise ainsi des expositions et des visites sur le patrimoine rural, sur la grotte de Spy et les mines et carrières de la région.

 

Tandis que le chômage augmente,  les conditions de travail se détériorent et  les dégâts du productivisme se font de plus en plus ressentir sur l’environnement. Mais ces enjeux passent au second plan, le mouvement ouvrier dans son ensemble évolue davantage vers la défense des droits menacés que vers la conquête de nouvelles avancées sociales et environnementales. Et des associations comme le GABS tirent la sonnette d’alarme et interviennent activement dans les luttes écologistes.

 

 

Le lien social à reconstruire (1993-2001)

 

 Dès 1993, plusieurs associations de la Basse-Sambre préoccupées par le chômage et l’exclusion sociale constituent un groupe de recherche appelé « Perspective Basse-Sambre ». La Région wallonne soutient le projet et permis l’engagement d’un économiste. Les conclusions révèlent les problèmes que rencontrent particulièrement les femmes et les jeunes. Le GABS poursuit des enquêtes sur la situation socio-économique des femmes et les liens entre emploi et formation.

 

Suite à ce travail, le GABS met en place le groupe MILENA, un atelier espace-création d’écriture, de théâtre, de couture et de parole avec des femmes sans emploi.

 

En 1998, le GABS est reconnu par la Région Wallonne comme Organisme d’Insertion socioprofessionnelle (OISP) et bénéficie de subsides pour organiser des formations répondant à la fois aux exigences des employeurs et aux difficultés des chômeurs de la région dans deux filières : la bureautique et le permis de conduire. En parallèle, un atelier cuisine issu de l’espace-création des femmes se développe à Spy dans une dynamique d’éducation permanente.

 

 A Spy, se poursuivent également des animations qui favorisent la rencontre des habitants : le tennis de table se développe avec plusieurs dizaines d’adultes et d’enfants .Dès 1993, le centre de rencontre se transforme en cabaret sous le nom de « Jazz 8 » et pendant 11 ans, les concerts de jazz occupent les lieux pratiquement un week-end sur deux avec des artistes  reconnus. Des gens viennent de parfois très loin pour assister à ces concerts. Mais des choix doivent se faire entre le développement de lieux d’accueil et d’animation dans une perspective d’éducation permanente et le développement d’une approche culturelle intéressante certes mais qui rien les lieux inopérants pour d’autres activités la moitié du temps. Les instances du GABS prendront 2 ans pour arrêter le jazz et permettre à l’activité de se développer en un autre lieu et devenir indépendante  du GABS.

 

 

Un laboratoire d’idées pour refonder l’éducation permanente (2001-2011)

 

 L’année 2000 voit le départ de la direction. Le GABS se résume à 6 personnes. Le Conseil d’Administration est décimé, beaucoup de membres de l’assemblée générale quittent l’association. Un nouveau directeur est engagé début 2001. Un nouveau Conseil d’Administration est recomposé avec des gens  compétents provenant tous de la Basse-Sambre, qui ont une expérience personnelle de la vie associative et du militantisme.

 

Le projet consistera d’une part à assurer la pérennité de l’association en diversifiant et en augmentant les sources de financement et d’autre part à redéfinir le nouveau projet « politique » de l’association.

 

Ce projet  est composé de deux axes :

 

  • la création d’un projet intégré dans lequel les personnes peuvent accéder de multiples manières. L’idée étant que la personne n’est pas que consommateur ou parent ou en formation ou sans revenu ou encore avec des problèmes de logement, … La personne est un tout qui doit pouvoir trouver des réponses à ses problèmes individuels et découvrir que ces problèmes peuvent être sociétaux et sur lesquels on peut agir, ensemble, collectivement, … (L’individu sujet et pas objet, l’individu « citoyen »)

  • le GABS peut être également un « laboratoire d’idées et d’actions » où on tente d’apporter des réponses nouvelles à des besoins identifiés, avérés. Comme avec le BébéBus qui deviendra le Réseau des BébéBus de la Province de Namur ou comme BRILLO qui est une Société Coopérative créée par le GABS en vue de créer de l’emploi pour les personnes au chômage depuis longtemps.

 

En dix ans, le GABS passe de 6 à 30 travailleurs. Trois sites sont désormais occupés : toujours à Spy mais également à Tamines (« La Ruche » en face de la gare de Tamines, nouveau lieu de rencontre à Sambreville) et à Auvelais. Le GABS retrouve ainsi la localité du début de son histoire en intégrant en 2002, avec d’autres associations, le site de l’ancienne boulangerie industrielle du Bon Pain à la rue des Glaces Nationales à Auvelais au sein d’une ASBL faîtière, Contre Vents et Marées. Le GABS y rassemble ses services administratifs et ses formations et y développe progressivement de nouveaux services.

 

En 2003, pour répondre de manière flexible aux besoins de gardes d’enfants, le GABS crée le BébéBus, expérience pilote de halte-accueil itinérante. Six ans plus tard, la Trottinette complète le dispositif permettant à des parents en formation et en recherche active d’emploi de trouver un lieu et une équipe où confier leur enfant

 

Entretemps, la Bécane est mise sur pied avec quatre éducateurs de rue qui s’immergent dans les quartiers pour prévenir les assuétudes, le décrochage scolaire et les problèmes sociaux.

 

Le GABS est aussi interpellé au début de 2007 sur la disparition de l’AMO (IDAMO) à connotation très politique, dissoute après la perte de son agrément. Cet outil d’aide et de soutien à des jeunes, sans contrainte, et à leurs familles était pourtant important dans une région comme la nôtre. Le GABS décide de tenter de recréer une nouvelle ASBL et il met en place un comité de pilotage en septembre 2007 rassemblant des individus issus du monde associatif local et des responsables politiques, à titre personnel. L’ASBL, que le GABS a voulue indépendante dès le départ a déposé ses statuts en mai 2008.

 

En 2008, l’Assemblée Générale du GABS s’accorde à vouloir créer une société coopérative à finalité sociale, BRILLO scrl. Brillo propose des services de brico-dépannage, de jardinage, d’entretien en titres services ainsi qu’un atelier de réparation et de vente de vélos de seconde main. Brillo se donne pour objectif de créer de l’emploi de qualité et à durée indéterminée pour un public qui se retrouve sans emploi depuis de nombreuses années.

 

En 2004, le GABS adopte un plan de développement quinquennal qui oriente l’action vers un public populaire et vers le tissu associatif régional. L’association poursuit ses ateliers à Spy où le centre de rencontre reprend vigueur autour d’un programme d’activités ouvertes en mixité sociale. Outre la cuisine et le tennis de table, se développent également des ateliers djembé, country, créatifs, ou encore le théâtre-action avec les « Mères Veilleuses ».

 

Les Mères Veilleuses sont issues d’un groupe de parole accompagnant le BébéBus. Après un an de fonctionnement, les mamans ont suggéré de faire connaître à d’autres le fruit de leurs réflexions. La troupe de théâtre était née.

 

Les constats concernant la population touchée par le GABS se précisent compte tenu de la détérioration  des conditions de vie dans la région de la Basse-Sambre et le GABS se fait reconnaître également comme Service d’Insertion Sociale » en 2006. Ce qui lui ouvre également des moyens financiers supplémentaires.

 

En 2008, fort de son travail dans le secteur du  logement, le gouvernement wallon reconnait le GABS comme Association de Promotion du Logement (APL). Cette dernière reconnaissance permet d’approfondir le travail mené depuis plus de 10 ans dans ce domaine à travers la mise en place d’une plateforme associative sur les questions du logement et une forte implication dans l’Agence Immobilière Sociale (AIS) des cantons de Fosses et de Gembloux. Par le travail mené dans les cités d’habitations sociales également, en soutien des habitants dans leurs revendications contre la société de logements publics locale.

 

C’est en 2008 également que le GABS inaugure, face à la gare de Tamines, un lieu d’accueil et d’écoute. A l’origine, la Ruche (c’est le nom de ce lieu) propose aux personnes un service juridique pour les questions liées au logement, un bar à soupe tous les vendredis midis, une aide aux devoirs et des ateliers créatifs. Trois ans plus tard, le Ruche déménage de l’autre côté de la gare dans un espace plus adapté. On y reçoit de plus en plus des personnes en rupture sociale et qui ont de graves problèmes de logement. Caractéristique de l’accueil : on ne demande pas aux gens de se mettre en projet comme partout ailleurs mais on y respecte le rythme des personnes ; elles se posent, elles boivent un café ou un thé, elles entament une conversation  futile ou non, elles se sentent accueillies, elles se livrent ou non, et au fil des rencontres, des liens se nouent, les conversations se libèrent, les problèmes apparaissent, les solutions parfois aussi. Au rythme de la personne.

 

Le dernier service à avoir été mis sur pied est le « Relais santé ». Ce service part du constat que de plus en plus de personnes en désaffiliation sociale se retrouvent isolées, repliées sur elles-mêmes, au fond de leur petit logement ou en errance mais également  avec de plus en plus de problèmes de santé physique ou mentale, en rupture de liens avec les structures traditionnelles de soin. C’est pourquoi on imagine (comme à Namur à l’initiative du  RSUN, c’est-à-dire le Relais Social Urbain Namurois) la mise sur pied d’un binôme composé d’une infirmière de rue et d’une psychologue de rue dont la mission est de tenter de ramener toutes ces personnes vers les structures traditionnelles de soin. Dans leur travail on vise à permettre aux personnes visées, de recréer des liens avec d’autres, de participer à un travail de déculpabilisation, de redonner des soins de base, de donner des pistes pour soigner les assuétudes, … Le Relais Santé est soutenu par le RSUN et les plans de cohésion sociale de Sambreville et de Jemeppe sur Sambre, ce qui montre l’importance accordée par ces communes à ce problème majeur.

 

De 2011 à  … : un projet intégré pour répondre aux défis de la Basse-Sambre

 

 

On pourrait se dire, à la lecture du point précédent « un laboratoire d’idées pour refonder l’éducation permanente » que le GABS  réalise une série d’actions, intéressantes en soi, mais dénuées de lien structurant et sans perspectives  politiques et de changement social. Cela est inexact car toutes ces actions sont reliées entre elles par une philosophie et une méthodologie qui sont celles de l’éducation permanente ou plutôt de l’éducation populaire. En paraphrasant  Christian Morel, on pourrait dire que nous tentons de créer  « une conscience collective, une association entre l’individu et le collectif. Nous créons une prise de conscience collective, une réflexion et une logique d’action à partir d’une problématique ou d’un évènement particulier, qui interroge le rapport entre l’individu et les droits fondamentaux dans cette société ».

 

Christian Morel parle de « peuple souffrant ». Au XIXe siècle on sait en gros ce qu’est ce « peuple souffrant » : c’est le peuple qui mène un combat contre la forme de démocratie instituée qui est celle du libéralisme.  La population essaye de promouvoir effectivement une autre manière de vivre ensemble. Cela prendra des formes diverses qui vont faire débat tout au long du XIXe siècle : le socialisme utopique de Proudhon, de Bakounine, celui de Marx, de Jaurès… Le peuple souffrant est porteur d’alternatives. Ces alternatives sont discutables, elles sont contradictoires, elles vont faire conflit, et quelquefois même elles vont prendre des formes dramatiques, comme ce fut le cas pendant la guerre d’Espagne.  Ce « peuple souffrant » correspond à ce que nous appelons le monde populaire composé des 40 % de la population qui vivent avec moins de 1.500 euros par mois de revenus nets au maximum  mais dont beaucoup doivent survivre avec un revenu de emplacement (Revenu d’intégration sociale ou un revenu du chômage qui se chiffrent à 833 euros pour une personne isolée et à 1.111 euros pour un chef de ménage). Le seuil de pauvreté quant à lui a été estimé à 1.200 euros par le Réseau Wallon de Lutte contre la Pauvreté (RWLP) pour une personne isolée et de 1.800 euros pour une famille avec deux enfants. L’élément économique est un des éléments qui entre en ligne de compte dans le combat du GABS mais il est loin d’être le seul. Soutenir ces personnes à se reconstruire sans un travail professionnel dans une société qui ne fournit pas de travail pour tous en est un autre, …

 

 Il est intéressant d’essayer de définir la frontière entre l'éducation populaire et l'éducation permanente. On pourrait dire qu’elle se définit par la priorité accordée à la perspective d'émancipation collective sur celle de l'émancipation individuelle.

 

 Encore faut-il s’entendre sur ce qu’on entendpar « émancipation individuelle ». L’émancipation individuelle, ce serait sortir tout seul de la place qui nous a été assignée. Par exemple, dans le discours type : « J’étais chômeur, je n’avais pas de boulot, j’accède à un emploi, je me suis formé, j’ai utilisé les aides, j’ai été accompagné, et à la limite, que l’autre à côté n’ait pas d’emploi, ce n’est pas mon problème, c’est le sien. Moi, ça a été le mien je l’ai réglé et voilà ! ». Voilà une forme d’émancipation individuelle. Or, il n’y a véritablement d’« éducation populaire » que lorsqu’il y a un travail où se renvoient émancipation collective et individuelle. La dimension collective est un élément essentiel de l’éducation populaire.

 

 D’autre part, même si on travaille sur le manque, même si on travaille sur ce qui nous indigne et nous affecte, il n’y a véritablement d’éducation populaire réussie que lorsque l’individu engagé dans ce processus y trouve à un moment son désir, y trouve un plaisir.

 

 Par ailleurs, l’éducation populaire est fille du mouvement ouvrier et de ses combats. Aujourd’hui, des mouvements sociaux qui défendent le droit au logement, le refus de la double peine, l’antiracisme, des mouvements sociaux qui apparaissent très spécifiques et centrés sur une question particulière sont en même temps des mouvements d’éducation populaire : ils interpellent les rapports sociaux d’une manière plus globale que l’objet pour lequel ils sont censés s’investir. Par exemple, « Solidarités Nouvelles » à Charleroi mobilise des mal-logés ou amène des gens à se mobiliser pour investir des bâtiments qui ne sont pas occupés depuis des années. Il y a donc une dimension d’éducation populaire dans ces mouvements - même s’ils ne s'en réclament pas toujours - parce qu’il y a une conscience collective qui se met en route, une association entre l’individu et le collectif. Il y a une prise de conscience, une réflexion et une logique d’action qui interpellent à travers un évènement particulier, qui interroge le rapport entre individu et les droits fondamentaux dans cette société. Et il y a une volonté au GABS de rejoindre cette approche décrite par Christian Morel.

 

 Il y a le temps de la rencontre, de l’apprivoisement mutuel, il y a le temps de la description de la problématique, il y a le temps du règlement de cette problématique si elle est majeure et ce temps peut être un temps de travail individuel.

 

Mais dans le même moment, il y a le temps de l’approche collective qui sert à prendre conscience de l’aspect sociétal des problématiques. C’est aussi le temps de la déculpabilisation et de la pleine prise de conscience individuelle de l’approche collective.

 

Et il y a le temps de la construction du changement qui est très politique et qui n’est pas seulement une question de règlement économique ou financier pour la personne mais le temps de la construction culturelle, de la reconstruction de soi avec les autres, le temps du changement.